samedi 22 octobre 2011

Sur la trace de Nives


J'ignore ce qu'est pour un prisonnier le jour de la fin de sa peine, ce qu'est pour un malade la venue de l'aube, ce qu'est pour un écrivain le dernier mot de son livre, mais je crois que tout ca doit ressembler au sommet, la promesse tenue à l'enfant qui trépigne en chacun de nous.

Oui, raconter est un luxe, privilège de qui a pu descendre, en refaisant jusqu'au bout le voyage, arriver au point de départ, s'asseoir dans un restaurant de Katmandou ou de Skardu, macher un steak, boire une bière, oublier, puis raconter: à toi et à ceux qui viennent à une projection de diapositives, car c'est ma facon de payer mes voyages, en organisant des soirées un peu partout.

Ce qui me pèse le plus c'est la pensée d'etre un reste de paroles d'autres personnes, que d'autres ne peuvent plus dire. C'est une responsabilité qui me gene, car je raconte mes histoires pour eux aussi, les absents. En montagne on meurt, en volontaires certes, envoyés par personne, chacun est un envoyé de soi-meme et on meurt, meme les meilleurs, les plus rapides, les plus forts. Et donc je pense que mes histoires sont aussi les leurs, que je les rapporte et les retiens, et lorsque je remue les lèvres, les leurs remuent également et, tout en parlant, je suis saisie par un effet choral, prise par le vertige de raconter, je souffre de vide sous les mots, je ne sais pas comment dire.




Il me manquerait son silence, son sommeil, la trace sur la neige que je reconnais entre les autres, le coup que laisse son piolet. Meme s'il n'est pas en vue, je sais que je suis avec lui. savoir qu'il est là, qu'en fin de journée nous serons l'un près de l'autre pour frotter nos pieds, me donne une force, une gaieté de muscles, de la poussée des talons au sourire sur le visage. Je peux y arriver, avec lui je peux tout faire.
Nous sommes forts de la sorte, mais aussi doublement fragiles. Sans l'un des deux, l'autre ne peut pas. Nous sommes cette entreprise commune d'escalade, nous ne pouvons accepter d'autre format. ce n'est pas un pacte, nous ne l'avons pas écrit ni meme dit. c'est comme ca. Il existe des choses simples et dures qui n'ont pas besoin d'etre dites. Si je parviens à achever le tour des quatorze huit mille, ce sera grace à cet amour.




Il existe dans l'océan Pacifique Sud une zone morte, sans vent. Les voiliers qui échouaient là par erreur devaient se débarrasser de tout leur chargement et de leur lest pour arriver à se déplacer. Ils jetaient meme à la mer les chevaux, qui étaient l'arme la plus redoutable contre les peuples de l'autre hémisphère, terrorisé par la cavalerie. Cette zone de mer s'appelle "latitude des chevaux".

En bas, dans les villes, les mots sont de l'air vicié, ils sortent de la bouche à tort et à travers, ils ne portent pas à conséquence. En bas, ils sont gaspillés dans le brouhaha de la politique, de la publicité, de l'économie qui disent des mots sans devoir les faire, sans poids. Icin en haut, nous les gardons dans la bouche, ils coutent énergie et chaleur, nous utilisons les mots nécessaires, et ce que nous disons nous le faisons ensuite. Ici, les mots vont de pair avec les faits, ils font couple.




Aujourd'hui, on sait pas regarder les visages, dans la rue il est de règle de les éviter, de les parcourir en vitesse. Aujourd'hui, on couvre son visage derrière des lunettes de soleil meme à l'ombre. Ils restent plus cachés que derrière un voile islamique. J'ai confiance dans les personnes qui savent regarder les visages, dans ceux qui examinent une paroi et en découvrent la ligne de montée. Se trouver face à un visage ou devant un versant de montagne, distinguer les lignes, les répéter en dessinant ou en escaladant: ces mouvements témoignent d'une affection pour le monde, d'un désir de participer. Je l'apprécie chez les autres sans l'éprouver. Je suis quelqu'un qui écrit et qui pourtant se tient à l'écart.Cette intrusion sur ta trace finira écrite, loin d'ici. Elle ne ressemblera pas à un dessin, l'écriture a besoin de distance.

Nous sommes des arbres, Nives, plantés dans le monde pour répandre des graines, mais ni toi ni moi n'avons voulu connaitre cette floraison. J'ai mis des arbres dans mon champ, j'ai écrit des histoires qui s'en vont circuler entre les mains, mais les semences de la vie je ne les ai pas remises au monde.







Erri De Luca

3 commentaires:

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